Ensembles flous…
Comment trouver un parallèle entre un « bleu » formé aux subtilités de la régate au contact, un habitué spécialiste du duel et du large, un ancien du Vendée Globe ou de la Mini Transat, et un afficionado du circuit Figaro qui rempile au fil des saisons ? Car cette année semble encore plus floue qu’habituellement, avec un panel de solitaires extrêmement bien préparés et particulièrement motivés. Or leurs prédécesseurs ne nous éclairent pas plus sur les arcanes de la victoire…
Modéliser l’incertitude, voilà l’objet de la création du concept des ensembles flous en 1965 par le mathématicien Lotfi Zadeh ! Et le développement ne peut que s’appliquer à cette 48ème édition de La Solitaire URGO Le Figaro… Car force est de constater que le plateau des quarante-trois prétendants au Graal vélique est pour le moins cohérent mais ouvert, homogène mais incertain, attrayant mais varié : dix novices, six femmes, sept étrangers, trois anciens vainqueurs dont deux qui cumulent trois sacres. Le panel est diversifié entre les ex-afficionados de la Mini-Transat, les transfuges de la voile olympiques, les polyvalents qui ont touché autant à la Volvo Race qu’au monotype J-80, les issus de la croisière familiale, les accrocs des centres d’entraînement. Bref, ils viennent de tous les horizons de la voile mais convergent sous l’effet de l’entonnoir solitaire, vers le même Olympe : accrocher la couronne de La Solitaire.
Des vainqueurs de tous âges
Car si sur le papier, les plus expérimentés de ce format en quatre étapes dures, intenses, enchaînées et cette année compressées en trois semaines semblent portés aux nues, certains ont encore dans leurs corps les stigmates d’un tour du monde incisif, voir agressif qui a certainement grignoter quelques parcelles de pugnacité. Yann Éliès (Quéguiner-Leucémie Espoir), trois victoires au compteur, dix étapes gagnées, seize participations l’indiquait d’ailleurs : sa remise à niveau en Figaro-Bénéteau 2 n’a pas été si rapide que cela en avant-saison, même si le Briochin vient de s’imposer en finale des « runs » qui ont animé le Port de la Lune depuis dimanche…
Tout comme Jérémie Beyou (Charal), trois sacres, sept victoires d’étapes, quinze participations qui débute un nouveau projet Vendée Globe avec un nouveau partenaire : revenir au meilleur niveau sur la course en solitaire la plus exigeante et la plus condensée du monde n’est pas une sinécure… Quant à Thierry Chabagny (Gedimat) , un podium, une victoire d’étape, quinze participations: « Ce n’est pas une habitude mais une envie. J’ai fait une interruption en 2010 : ne pas la faire m’a vraiment marqué même si je naviguais alors sur le maxi trimaran Banque Populaire. J’avais suivi la course heure par heure sur Internet et ce ne fut pas une expérience qui m’avait plu. C’est une épreuve qui demande tellement d’engagement qu’on est obligé d’aller au bout de soi-même, à chaque étape, en remettant le couvert quatre fois ! Mais cela demande tant qu’il y a la satisfaction de l’avoir bouclé. Comme un sommet pour un montagnard. »
Reste le cas Nicolas Lunven (Generali) : le seul vainqueur de La Solitaire qui n’a jamais gagné une étape depuis que la monotypie a été adoptée en 1990. Confirmant qu’il n’y a pas de règle pour remporter cette épreuve. Et d’ailleurs si un seul novice s’est imposé depuis la création de la course en 1970 (Laurent Bourgnon), ce fut sur les Half-Tonners qui n’offraient pas les mêmes performances pour tous. Or depuis l’adoption de la course à armes égales, avec le Figaro Bénéteau 1 (1990-2002) puis avec le Figaro Bénéteau 2 (2003-2018), l’éventail des vainqueurs est pour le moins ouvert : quatre participations pour claquer l’épreuve pour Laurent Cordelle (1990), deuxième tentative pour Yves Parlier (1991), troisième participation pour Michel Desjoyeaux (1992), sixième essai pour Dominic Vittet (1993), dix échecs avant d’être couronné pour Jean Le Cam (1994), quatrième tentative pour Franck Cammas (1997), neuf essais pour Éric Drouglazet (2001), seulement trois participations pour Nicolas Lunven (2009)…
Alors qui de ce pack va émerger dès les premiers milles et surtout à l’atterrissage sur les côtes espagnoles, probablement dès mercredi après-midi ? Un vieux briscard qui aura économisé ses forces pour le final ibérique, un jeune loup fort de son expérience olympique ou minitransateuse, un récidiviste qui explose enfin après moult déconvenues, un habitué des podiums qui veut marquer son empreinte dès les prémices… La première étape s’annonce en tous cas longue et périlleuse : 525 milles au départ de Pauillac dimanche pour un long bord au louvoyage vers la Chaussée de Sein, puis une traversée du golfe de Gascogne dans un vent de plus en plus mollissant jusqu’à Gijón.
Ils ont dit
« Pourquoi certains skippers font quinze ou vingt fois La Solitaire ? Je ne pourrais pas répondre parce je suis novice… Alors pourquoi je participe à mon premier Figaro ? Quand on a envie d’être marin, au large, en solitaire, c’est un passage obligé. Venant du Mini Transat où il n’y a pas de monotypie, je voulais voir ce que cela représentait, une flotte au contact permanent. » Tanguy Le Turquais (1ère participation sur Nibelis)
« Ça rend addict. Et pour moi, c’est aussi parce que je n’ai pas encore réussi à réaliser le résultat que j’aimerai faire : je suis toujours enfoui dans le milieu de tableau et tant que je n’aurai pas passé le palier pour conclure correctement, je reviendrai. Et puis ça s’apparente à une drogue, La Solitaire : quand tu y as goûté, tu as du mal à t’en passer ! » Damien Guillou (7ème participation sur Triskel)
« Quand je suis venu la première fois, je croisais des skippers qui avaient dix-douze-quinze éditions dans les pattes… Et je me rends compte que j’entame ma septième participation. Ça passe très vite : on se prend au jeu et on y revient parce que c’est une belle course. Et comme on a envie de la gagner, on y retourne ! Même ceux qui l’ont déjà gagné une fois ou plus y reviennent. C’est vraiment une très belle course. » Xavier Macaire (7ème participation sur Groupe SNEF)