Une cellule orageuse s’est invitée sur le plan d’eau des Régates Royales ce mercredi, créant quelques perturbations pour les trois flottes réparties entre la baie de La Napoule et le golfe Juan… Mais la petite brise de secteur Nord-Est a tout de même permis d’envoyer des manches, un grand triangle côtier raccourci pour les yachts classiques, une course très compliquée pour les Dragon et les deux premières régates des 5.5mJI.

Tonnerre de Cannes ! Certes ce furent d’abord les coups de canon des départs qui ébranlèrent même les massifs de l’Estérel et du Tanneron, les préalpes de Castellane jusqu’au Mercantour, mais surtout les cumulonimbus qui s’accrochaient aux montagnes pour déverser leur trop plein de pluies et d’atomes. Une ambiance électrique donc pour cette deuxième journée des yachts classiques qui entraînait le démâtage de Cœur Vaillant, le 8mJI de Philippe Monnet, heureusement sans problème pour l’équipage. Un casse-tête pour les stratèges qui durent composer avec les bascules de vent et les risées catabatiques. Un round complexe qui mit dans le rouge les équipages en quête de la voilure la plus adaptée entre zone de calmes et grains subits…

Les Dieux sont tombés sur la tête !

Venu déferler du Nord, Thor le dieu nordique du tonnerre lança son marteau en début d’après-midi, encerclant les navires qui bataillaient alors dans une brise de Nord-Est encore maniable d’une dizaine de nœuds mais au fil des heures, la noirceur du ciel indiquait clairement que la situation se dégradait rapidement sur le plan d’eau. Tanaris, le dieu celte de l’orage, sortit alors de l’ombre ses fourches éclairantes au cœur de ces ténèbres diurnes rejoint par Tlaloc, le dieu aztèque « qui fait ruisseler les choses » pour déverser ses torrents de pluie… Enfin Zeus, le dieu grec du climat vint réveiller son frère Poséidon pour lever une mer courte et chaotique : les marins connaissaient trop les humeurs cyclothymiques des créatures des cieux pour ne pas venir s’abriter au port. Direction et Comités de Course décidaient avec justesse que le bon moment était venu pour rallier une terre moins irritable…

Pour autant, les équipages des plus de cent-cinquante voiliers des Régates Royales avaient eu de quoi démontrer leur aisance et leur habileté à hisser et affaler la toile au fil des bords autour de la baie de La Napoule tout comme dans le golfe Juan où s’affrontaient les flottes de 5.5mJI et de Dragon. Les petits Métriques purent ainsi enchaîner deux manches qui prouvaient sans conteste la maîtrise des Suisses sur ce terrain de jeu semblable au Léman : Alain Marchand et son équipage (Société Nautique de Genève) remportaient la première manche et terminaient deuxièmes de la seconde quand les Néerlandais de Feng Shui (Arend Jan Pasman, Ron Azier, Kim Chabani) s’octroyaient la troisième et la première place à suivre. Les dix-huit 5.5mJI n’en étaient qu’à leur round d’observation car derrière ces deux leaders, la meute était tout aussi impétueuse avec trois équipages à égalité de points (9 points) à l’issue de ces deux premières manches : ceux de trois voiliers allemands, Atari, Prettynama, Silver Fox…

Les Dragon crachent le feu

A quelques encablures, les Dragon n’étaient pas plus à la fête avec ces conditions météorologiques très perturbées et seule une manche put être lancée ce mercredi. Car cela brassait autant sur le plan d’eau que dans les cieux et certains se voyaient même éliminer avant le bon coup de canon puisqu’à force de départs généraux, le Comité de Course hissait le pavillon noir qui sanctionnait immédiatement les équipages trop prompts : pas moins de cinq d’entre eux rentraient ainsi au port pour départ prématuré… A suivre, la manche n’était pas des plus simple au point que c’est un Dragon suédois qui menait le bal jusqu’à l’arrivée : Dancing Queen (Johan et Cathanina Larson, Chris Winter) réalisait une superbe manche quand certains favoris s’écroulaient à l’image des Allemands de Smaug, 17ème ce jour mais encore leader au classement général provisoire… Alors que les Français de Nénette (Gautier et Joseph Guillou, Gauthier Thomas) faisaient un bond en avant avec leur place de deuxième tout comme les Espagnols de Gunter (Javier Scherk, Gustavo Lima, Paulo Manso) 3ème ce jour et quatrième au cumul. Mais il reste encore deux jours pour batailler et les Russes de Annapurna et de Even Better restent en embuscade à la 2ème et 3ème place au classement général provisoire !

Du côté des 12mJI qui s’étaient confrontés en petit comité hier, la régate en flotte a rendu le positionnement tactique un peu plus compliqué mais Sovereign, meilleur au départ pouvait assurer sa victoire tout au long du parcours malgré les attaques de France quand Chancegger manquait un peu d’agressivité sur ce parcours côtier. Dans la catégorie des « Époque Marconi » de plus de 15 mètres, c’est Manitou qui réalise la bonne opération en se retrouvant en tête devant son sistership Enterprise alors que parmi les moins de 15 mètres, l’un des sept exemplaires construits de ce One Design Class California 32 Cholita, se propulsait en tête de la manche et du cumul des courses ! Tout comme le New York 30 nouveau venu à Cannes, Linnet dans la classe des « Époque Aurique » avec Patrizio Bertelli à la barre… qui devance désormais le cotre aurique de William Fife, Eva.

Enfin pour les yachts classiques, ce côtier cannois avait parfois des airs de triangle des Bermudes ! Il fallait s’y retrouver entre ces grains aux trajectoires erratiques, ces risées aux humeurs asthmatiques, ces cieux aux sombres présages, cette mer aux aspects ténébreux. Toujours aussi impérial chez les « Big Boat », le 23mJI Cambria avec la goélette Elena ouvrait la voie à ses petits frères d’armes, mais c’est encore Moonbeam IV qui s’imposait en temps compensé confirmant sa domination dans cette classe devant Hallowe’en. Pour les « Esprit de Tradition », Freya of Midgard réalise le doublé avec deux victoires au compteur et chez les « Classiques », Arcadia avait beau remporté la manche, Ganbare reste en tête au cumulé devant Outlaw !

Les petits de la Jauge internationale

Depuis 1907, la Jauge Internationale instaurée par la Fédération Internationale de voile a permis de décliner de 9 à 45 mètres des voiliers aussi majestueux que rapides, évoluant au fil des avancées technologiques ou disparaissant à cause de leur coût prohibitif. Et si les 6mJI, les 8mJI et les 12mJI ont encore une forte activité depuis la création de cette jauge, les 5.5mJI sont certainement les plus dynamiques, probablement parce qu’ils ont été inventés une quarantaine d’années plus tard…

En fait avec le 20ème siècle, la plaisance connaît un essor mondial et les yachts clubs de plus en plus nombreux en Europe et aux Etats-Unis, ne manquent pas d’attirer les compétiteurs de tous bords pour en découdre sur leurs plans d’eau. Mais l’intérêt grandissant pour les régates et la présence de yachtmen couronnés et fortunés incite aussi les voiliers à aller titiller des adversaires prestigieux hors de leurs frontières. Mais comment juger de la valeur d’un équipage quand des voiliers larges et plats se confrontent à des bateaux étroits et lourds ?

Car quasiment chaque nation maritime a sa propre jauge : les Français affectionnent les « Tonneaux » (1877-1899), les Suisses la jauge « Godinet » (1892), les Allemands la « Sonderklasse » (1899), les Américains « l’Universal Rule » (1903), les Scandinaves les « fin-keels », les Britanniques la « Second Linear Rating Rule » (1898)… Bref, difficile de faire s’affronter des voiliers aussi différents en terme de formes, de voilures, de déplacements… et de concepts ! Après plusieurs rendez-vous, les délégations de onze pays se retrouvent de nouveau à Londres les 12 et 13 juin 1906 pour entériner cette nouvelle Jauge Internationale et créer une nouvelle association capable de gérer la voile internationalement, l’IYRU.

Les signataires ont retenu huit Classes Métriques (5 mJI, 6 mJI, 7 mJI, 8 mJI, 10 mJI, 12 mJI, 15 mJI, 19 mJI) auxquels il faut ajouter les 23 mJI inspirés par l’America’s Cup. Mais en octobre 1919, l’IYRU se réunit à Londres pour redéfinir une nouvelle formule simplifiée et les 5mJI, 7mJI et 9mJI disparaissent des tablettes, bientôt suivis par les 23mJI, les 19mJI et les 15mJI (20 unités)… La Seconde Guerre Mondiale redistribue le cartes et les coûts pharaoniques de certaines classes incitent l’IYRU a proposé une nouvelle classe : le 5.5mJI sous l’impulsion de l’architecte Charles Nicholson en 1949. Ils seront présents aux JO d’Helsinki en 1952 car ils ont l’avantage d’être plus légers, plus évolutifs, plus faciles de transport et d’être menés par trois équipiers seulement.

Après plusieurs ajustements de la Jauge Internationale, les 5.5mJI construits à plus de 800 exemplaires dans le monde se divisent désormais en trois catégories : les « Modernes » (jaugés après 1994) qui se caractérisent par leur carène tendue, leur quille étroite avec trimmer et leur grand safran suspendu ; les « Évolutions » (jaugés entre 1970 et 1994) aux coques moins rondes qu’à l’origine, ne pesant que 1 750 kg avec une courte flottaison ; les « Classiques » inspirés par la jauge originelle (jaugés entre 1949 et 1969) aux quilles longues avec safran intégré…

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